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Accueil > Publications > Revue des études slaves > Sommaires et résumés > RES 92/3-4 (2021)

Résumés

par Astrid Mazabraud - publié le

AUDE Nicolas

The Imaginary Lives of Fyodor Dostoevsky : Global Destinies of a Biographical Legend

The article aims to study the global trajectory of a literary myth by focusing on the rise of hybrid narratives (20th-21st Century) inspired by the life of Fyodor Dostoevsky. Theorized in the early 1920s, the notion of “biographical legend” accounts for a process of fictionalization concerning the biographies of writers within culture. This metamorphosis of the author into a character began, for Dostoevsky, in the mid-1860s. However, his legend experienced its real development in the 20th century. After tracing this genealogy, our reflection then focuses on the study of six authors from global literature (Grossman, Cypkin, Peri Rossi, Coetzee, Akunin, Pelevin) by establishing, within this corpus, two sub-categories : novels of literary memory and counterfactual biographies of Dostoevsky. The study of these imaginary lives thus aims at sheding light on some of the great ambiguities specific to the worldwide consecration of the Russian author.

Les Vies imaginaires de Fédor Dostoïevski : destinées mondiales d’une légende biographique

L’article se propose d’étudier la trajectoire mondiale d’un mythe littéraire en se concentrant sur l’essor de textes narratifs hybrides (XXe-XXIe siècles) inspirés par la vie de Fédor Dostoïevski. Théorisée au début des années 1920, la notion de « légende biographique » rend compte d’un processus de fictionnalisation qui affecte en priorité, au sein de la culture, la biographie des écrivains. Cette métamorphose de l’auteur en personnage débute, pour Dostoïevski, dès le milieu des années 1860. La légende connaîtra néanmoins son véritable essor au XXe siècle. Après avoir retracé cette généalogie, la présente réflexion se concentre ensuite sur l’étude de six auteurs issus de la bibliothèque mondiale (Grossman, Cypkin, Peri Rossi, Coetzee, Akunin, Pelevin) en distinguant, au sein de ce corpus, deux sous-catégories : les romans de la mémoire littéraire et les biographies contrefactuelles de Dostoïevski. L’étude de ces vies imaginaires ambitionne ainsi de mettre en lumière quelques-unes des grandes ambiguïtés propres à la consécration mondiale de l’auteur russe.


AUTANT-MATHIEU Marie-Christine

Demons in the Russian Theater, Century to Century

Between 1913, when Nikolai Stavrogin premiered at the Moscow Art Theater, and 1991, when Lev Dodin adapted Demons at Leningrad-St. Petersburg, Dostoevsky’s text disappeared from the scene. Since the fall of the USSR, each of the novel’s stage adaptations appears to be a barometer of social moods and directors’ creeds. This is evidenced by the two adaptations of Yuri Lioubimov created at moments of rupture : in 1985, when he was in exile in London, and in 2012 when, driven out of Taganka by his troupe, he was welcomed by the Vakhtangov Theater where he made his debut. This is also what Dodin’s work on Demons reveals : still in the repertoire since 1991, this event-show changes its resonance depending on the new performers, the experiences and expectations of the public. The bicentenary in 2021 has generated new interpretations of the novel, which range from the show-lesson, loaded with educational values (Grigory Lifanov), to the clownish and deconstructive show that returns to the public what has become of political reality (Konstantin Bogomolov).

Les Démons au théâtre russe, d’un siècle à l’autre

Entre 1913, date de la création de Nikolaj Stavrogin au Théâtre d’Art de Moscou et 1991, année de l’adaptation des Démons par Lev Dodin à Leningrad-St-Petersbourg, le texte de Dostoïevski disparaît de la scène. Depuis la chute de l’URSS, chacune des adaptations du roman apparaît comme un baromètre des humeurs sociales et des crédos des metteurs en scène. C’est ce dont témoignent les deux adaptations de Jurij Ljubimov créées à des moments de rupture : en 1985, lorsqu’il est en exil à Londres, et en 2012 lorsque, chassé de la Taganka par sa troupe, il se retrouve au Théâtre Vaxtangov où il a fait ses débuts. C’est aussi ce que révèle le travail de Dodin sur les Démons : toujours au répertoire depuis 1991, ce spectacle-événement change de résonance en fonction de la relève des interprètes, du vécu et des attentes du public. Le bicentenaire en 2021 a généré de nouvelles interprétations du roman, qui vont du spectacle-leçon, chargé de valeurs pédagogiques (Grigorij Lifanov), au show bouffon et déconstructeur qui renvoie au public ce qu’est devenue la réalité politique (Konstantin Bogomolov).


DECOURT Laetitia

Trends in the Literary Criticism of the Novel Demons in the Last Thirty Years

One hundred and fifty years after the first instalment of Demons in The Russian Messenger, the novel is still being actively investigated, not least since the end of USSR made possible its return to the fore of dostoevskian studies. Rehabilitation of the novel as a whole also extends to specific areas, which were consistently denigrated before, such as novelistic structure and narrative techniques, seen as proof of an outstanding artistic success. Considering their very plot, Demons inspire very dynamic studies of the real prototypes behind the characters and situations depicted, as well as persistent analyses of metaphysical, religious and medical related subjects. Today, perhaps even more than thirty years ago, not only everyday readers but a fair number of critics still tend to consider Dostoevsky as a misunderstood prophet and his novels as moral guides, cathartic manuals.

Les Démons dans la critique littéraire des trente dernières années

Cent cinquante ans après la première livraison des Démons dans le Messager russe, le roman continue de faire l’objet d’une recherche active, d’autant que la fin de l’URSS a marqué son retour possible dans le champ des études dostoïevskiennes. La réhabilitation du roman va de pair avec celle de sa composition romanesque et de sa technique narrative, mesurées à l’aune de la réussite artistique. En vertu de leur sujet même, les Démons nourrissent une recherche active qui se penche sur les prototypes réels des personnages et des situations décrits, tandis que les questions métaphysiques et religieuses, ainsi que médicales, continuent d’inspirer des travaux poussés. La tendance à considérer Dostoïevski comme un prophète incompris et ses romans comme des guides moraux, des manuels cathartiques est toujours aussi forte, peut-être même encore davantage depuis une trentaine d’années.


DMITRIEV Alexander

“Our Dostoevsky” : from Appropriation to Self-destruction

The subject of the article is the changes in the Soviet reputation of Dostoevsky, especially after the death of Stalin and the anniversary of the writer in 1956. Despite the “anti-nihilistic” position of the writer (criticized by Gorky and others), his reputation as a “great master of the word” and world recognition always saved him from being banned. In the 1960s, after the publication of the second edition of Bakhtin’s book about Dostoevsky and the author’s return to the school curriculum, the negative concept of “Dostoevshchina” was withdrawn from circulation. At the same time, two main poles of his Soviet interpretation were formed : the liberal (Yuri Karyakin) and the Slavophil-conservative (Vadim Kozhinov). The anniversaries of 1971 and 1981, in fact, finally introduce Dostoevsky into the Soviet canon, and the novel Demons is positively assessed even by official circles in the context of criticism of leftist terrorism after 1968. As a result, in the course of perestroika, Dostoevsky’s legacy acts as a banner of criticism of the “communist experiment” and the results of the Russian revolution.

« Notre Dostoïevski » : de l’appropriation à l’autodestruction

L’objet de l’article est d’étudier les modifications survenues dans la réputation soviétique de Dostoïevski, essentiellement après la mort de Staline et la commémoration de l’écrivain en 1956. Malgré ses positions « anti-nihilistes » objet de critique, y compris de la part de Gor′kij, l’écrivain a toujours été préservé d’un interdit total, grâce à son statut de « grand maître de l’écriture » et à sa renommée internationale. Dans les années 1960, après la sortie de la seconde édition du livre de Mixail Baxtin sur Dostoïevski et la réintroduction de l’écrivain dans les programmes scolaires, disparaît de l’usage la notion négative de « dostoevščina ». Au même moment se forment les deux pôles principaux de son interprétation soviétique : l’interprétation libérale (Jurij Karjakin) et l’interprétation slavophile-conservatrice (Vadim Kožinov). Les anniversaires de 1971 et de 1981 intègrent définitivement Dostoïevski au canon soviétique ; quant au roman, les Démons, il est apprécié positivement, y compris par les cercles officiels dans le contexte de critique du terrorisme de gauche postérieur à 1968. Au cours de la perestroïka, l’héritage de Dostoïevski sert d’étendard à la critique de « l’expérimentation soviétique » et des conséquences de la révolution russe.


FEUILLEBOIS Victoire

George Steiner’s Dostoevsky Between New Critics and “The Old Criticism”

George Steiner’s 1959 essay Tolstoy or Dostoevsky has since its publication been met with some defiance and is often criticized for its subjective and unscientific character. This article seeks to frame the intellectual project of the author by reminding its context of publication, in order to explain some of the flaws of the text. Such a perspective highlights the centrality of the Dostoevskian figure in Steiner’s reflection : the critic responses to a particular critical configuration, that of the emerging North American Dostoevskology, and he confronts it to the existing Russian criticism of the author. Such a confrontation, however, fundamentally questions the way of reading and analyzing the Russian novelist on the other side of the Atlantic, and thus deploys a critical gesture marked by a strong geographical dimension. Beyond an apparent fetishization of the “old”, it constitutes in reality a major theoretical turning point : it paves the way to the study of a transnational Dostoevsky, understood as part of a canon that goes beyond the borders of Russia alone and opened to the appreciation of a deeply individualized reader potentially located at any point of the globe.

Le Dostoïevski de George Steiner entre ancienne et nouvelle critique

L’essai Tolstoï ou Dostoïevski que le critique George Steiner (1929-2020) fait paraître en 1959 a connu des fortunes diverses et est souvent critiqué pour son caractère subjectif et non-scientifique. Cet article propose de revenir sur le contexte de publication de l’ouvrage et sur le projet intellectuel de l’auteur pour expliquer certains défauts du texte, mais aussi pour mettre en relief la centralité de la figure dostoïevskienne dans la réflexion de Steiner : ce dernier réagit à une configuration critique particulière, celle de la dostoïevskologie nord-américaine naissante, et il lui oppose dans une large mesure la critique russe existante sur l’auteur. Mais cette mise en regard interroge fondamentalement la manière de lire et d’analyser le romancier russe de l’autre côté de l’Atlantique et déploie dès lors un geste critique marqué par une forte dimension géographique, ce qui, au-delà d’une apparente fétichisation de « l’ancien », constitue en réalité un tournant théorique majeur : il ouvre la voie à l’étude d’un Dostoïevski transnational, pris dans un canon qui dépasse les frontières de la seule Russie et offert à l’appréciation d’un lecteur profondément individualisé et potentiellement situé à tout point du globe.


FOKINE Sergueï

Julia Kristeva’s Dostoevsky : Inner Experience, Eroticism and Reflection Method

This study examines the works of Dostoevsky as construed by Julia Kristeva in her recent book (Buchet-Chastel, « Les auteurs de ma vie », 2019). Julia Kristeva places the concept of inner experience developed by Georges Bataille in the 1940s at the core of her interpretation and builds on literary psychoanalysis methodology to offer an original interpretation of the Russian writer’s works, that lends itself to discussion.

Le Dostoïevski de Julia Kristeva : expérience intérieure, érotisme et méthode de réflexion

Cette étude se penche sur la lecture de l’œuvre de Dostoïevski, proposée par Julia Kristeva dans un livre récent (Buchet-Chastel, 2019, « Les auteurs de ma vie »). Ayant mis au centre de son interprétation la notion d’expérience intérieure, élaborée par Georges Bataille dans les années 1940, la chercheuse, suivant aussi la méthode de la psychanalyse littéraire, présente une interprétation originale de l’œuvre de l’écrivain russe, qui prête à discussion.


GRUSZKA Sarah

Notes from a Dead City : Dostoevsky in Leningrad under Siege (1941-1944)

Besieged by the German army, in the midst of famine and turmoil, some of the inhabitants of Leningrad turned to literature, and in particular to Dostoevsky. This inclination can be interpreted as a quest for reference points that could help them decipher the disturbing conditions they confronted. Why call upon this writer specifically ? And to which works did they refer ? The diaries kept by the besieged Leningraders allow us to understand the role that Dostoevsky’s writings acquired in representing an unprecedented and ineffable sub-human experience. His writings could even, in some cases, offer a code of conduct of sorts to help them navigate the disintegration of social and ethical norms. Similarities emerge between some of his writings and the daily life of the besieged population. Yet there are discrepancies as well, which testify to the limits–even the powerlessness–of literature as a tool of resistance under conditions of extreme historical violence.

Les Carnets de la ville morte : Dostoïevski dans Leningrad en état de siège (1941-1944)

Dans Leningrad assiégé par les Allemands, en plein cœur de la famine et de l’effroi, il arrive que les habitants se tournent vers la littérature, et en particulier vers Dostoïevski. Cette démarche peut s’inscrire dans une quête de repères à même de décrypter la situation hors norme qu’ils traversent. Pourquoi convoquer cet écrivain spécifiquement ? À quelles œuvres font-ils référence ? Les journaux personnels tenus par les assiégés permettent de comprendre le rôle qu’acquièrent les écrits de Dostoïevski en tant que représentation d’une expérience infra-humaine sans précédent et ineffable ; ils peuvent même délivrer, dans certains cas, un code de conduite salvateur dans les conditions de délitement des normes sociales et éthiques. Des similitudes se dessinent entre certains de ses écrits et le quotidien des Léningradois assiégés, mais aussi un décalage qui témoigne des limites – voire de l’impuissance – de la littérature en tant qu’outil de résistance à des contextes de violence historique extrême.


HADDAD Karen

An “Adolescent” Reading by Claude Simon. How to “Remake The Adolescent by Dostoevsky”

Le Sacre du printemps (1954), an early novel by Claude Simon, is not very well known, and what is even less so is that the author presented it as a rewriting of Dostoevskyj’s The Adolescent. We study here how this rewriting could have played a decisive role in the development of the novelist. Claude Simon uses the model of an organization in “days” very similar to that of the Russian novelist, which gives him a principle of structuring a still complex plot. He also seems to have been fascinated by the father / son relationship which he transposes and inverts in le Sacre du printemps, also preparing his work to come.

Une lecture « adolescente » de Claude Simon. Comment « refaire l’Adolescent de Dostoïevski »

Le Sacre du printemps (1954), roman de jeunesse de Claude Simon est peu connu, et ce qui l’est encore moins est qu’il est présenté comme réécriture de l’Adolescent de Dostoïevski. On étudie ici comment cette réécriture a pu jouer un rôle décisif dans l’évolution du romancier. Claude Simon reprend le modèle d’une organisation en « journées » très proche de celle du romancier russe, qui lui donne un principe de structuration d’une intrigue encore complexe. Il semble aussi avoir été fasciné par la relation père/fils qu’il transpose et inverse dans le Sacre du printemps, préparant aussi son œuvre à venir.


KIBAL′NIK Sergej

Dostoevsky’s Demons : Political Chronicles or Personal Memoirs ?

The work examines in a new way the question of what was of greater importance for Dostoevsky in the creation of the novel Demons : information about the trial of “People’s Massacre” or memories of his own participation in the Petrashevsky circle. It is argued that there was also a third significant “source and part” of the novel : the behavior of M. V. Petrashevsky and N. A. Speshnev in the course of the conspiracy against the Governor-General of Eastern Siberia N. N. Muravyov-Amurskiy in Irkutsk in 1859 while they were serving their term of exile. It is shown that the personality of Petrashevsky and Speshnev, as well as the details of their, respectively, participation and non-participation in the “Irkutsk conspiracy”, received a much broader reflection in “Demons” than is commonly believed. As for Dostoevsky’s impressions of the socialist-revolutionaries of the 1860s, they were largely formed under the influence of the political journalism of A. I. Herzen, polemically directed agains the socalled “young emigration”.

Les Démons de Dostoïevski : chronique politique ou mémoires personnels ?

L’article revient sur la question des sources du roman de Dostoïevski, les Démons. Quel élément a joué un rôle décisif dans sa création, les informations concernant le procès de « La Vindicte du peuple » ou les souvenirs de la participation de l’écrivain au cercle Petraševskij ? L’A. établit qu’il y a dans le roman une troisième « source et partie constitutive » importante : le comportement – alors qu’ils purgeaient leur peine d’exil – de M. V. Petraševskij et de N. A. Spešnev lors d’un complot dirigé contre le « gouverneur général » de Sibérie orientale N. N. Murav′ev-Amurskij en 1859. L’A. montre que la personnalité de Petraševskij et de Spešnev, ainsi que les détails de leur participation et non-participation respectives à la « conspiration d’Irkutsk », se reflètent bien plus largement qu’on ne le croit dans le roman. Quant auх impressions de Dostoïevski concernant les révolutionnaires des années 1860, elles se sont largement formées sous l’influence des articles polémiques d’Aleksandr Herzen, dirigés contre la « jeune émigration ».


PODZEMSKAIA Nadia

“Dostoevsky’s Painting”. Works by Leonid Grossman on Dostoevsky in the Context of Artistic Sciences at GAXN

In October 1921, the debate at the Vol′fila in Petrograd showed resistance of Dostoevsky’s novel to the formal method. In the same years in Moscow, a synthetic approach, oriented to the genesis of the work, was set up at the Russian Academy of Artistic Sciences (RAXN, then GAXN), where from the start a Dostoevsky Commission was established. Its project must be considered in continuity with the work begun already in Odessa by Leonid Grossman and marked by his meeting with the writer’s widow in 1917. Literary research, carried out in a permanent dialogue with the visual arts, within the GAXN and in Koktebel′ at Vološin, is part of the “artistic sciences” defined as an immanent knowledge of art and is more exactly on the side of Dmitrij Nedovič’s “èkfatika” that sees in the work a sign of its artistic genesis.

« Dostoïevski peintre ». Les travaux de Leonid Grossman dans le contexte de l’Académie d’État des Sciences Artistiques

En octobre 1921, le débat à la Vol′fila à Petrograd montre une résistance du roman de Dostoïevski à la méthode formelle. Dans ces mêmes années à Moscou, une approche synthétique, orientée vers la genèse de l’œuvre se met en place à l’Académie russe des sciences artistiques (RAXN, ensuite GAXN), où dès le début une Commission Dostoïevski est instituée. Son projet doit être considéré en continuité avec les travaux commencés encore à Odessa par Leonid Grossman et marqués par sa rencontre avec la veuve de l’écrivain en 1917. La recherche littéraire, menée dans un dialogue permanent avec les arts visuels, au sein de la GAXN et à Koktebel′ chez Vološin, fait partie des « sciences artistiques », définies comme une connaissance immanente de l’art et se situe plus exactement du côté de l’èkfatika de Dmitrij Nedovič qui voit dans l’œuvre un signe de sa genèse artistique.


TOKAREV Dimitri

Engineer Kirillov (Dostoevsky, Demons) as a Hegelian Nihilist in Alexandre Kojève and Albert Camus

The article focuses on the place occupied by one of the heroes of Demons, Alexei Kirillov, in the philosophical reflections of Alexandre Kojève and Albert Camus. While making only a few brief allusions to Kirillov during his seminar on Hegel at EPHE in 1934-1935, Kojève analyzes the “logical suicide” of this Dostoevskian character as a major argument in favour of a radical, “nihilistic”, interpretation of the notion of absolute freedom in Hegel’s Phenomenology of Spirit. There are echoes of this interpretation in The Rebel (1951), where Kirillov, already referred to in The Myth of Sisyphus (1942), is placed in a negative context related to the inevitable mutation of “philosophical suicide” into “philosophical murder”. The latter can take the form of individual terrorism or state terrorism, which is absolutely inadmissible for Camus.

L’ingénieur Kirillov (Dostoïevski, les Démons), nihiliste hégélien chez Alexandre Kojève et Albert Camus

Le propos de cet article est d’envisager la place qu’occupe un des personnages-clés des Démons, Alexeï Kirillov, dans la réflexion d’inspiration hégélienne d’Alexandre Kojève et d’Albert Camus. Quoique Kojève ne fasse que de brèves allusions à Kirillov lors de son séminaire à l’EPHE de 1934-1935, le « suicide logique » de ce héros dostoïevskien devient un argument majeur en faveur d’une interprétation radicale, « nihiliste », de la notion de la liberté absolue, empruntée à la Phénoménologie de l’esprit de Hegel. On en trouve des échos dans l’Homme révolté (1951), où Kirillov, figure de référence du Mythe de Sisyphe (1942), se voit placé cette fois-ci dans un contexte négatif lié à la mutation inévitable d’un « suicide philosophique » en un « meurtre philosophique ». Ce dernier prend la forme d’un terrorisme individuel ou d’un terrorisme d’État, absolument inadmissible pour Camus.


TOROP Peeter

Draft as Inner Speech : sources of Dostoevsky’s Mythopoetic Thought

This article is a study of the relationship between the creative story (the multiple origins, conceptual ideas and structural aspects of a future novel) and the story (the structure) of a manuscript sheet by Dostoevsky. The article is based on the concept of inner language as developed by Lev Vygotsky and on the difference between continuity and discontinuity of language in cultural semiotics. The author analyses the relationship between the verbal and visual codes in Dostoevsky’s creative thought process within his entire body of work, as well as in these distinct manuscript sheets. This study also includes drawings and calligraphic annotations taking the reader on a journey from inner speech to egocentric speech ; for example, the movement from sketched portraits to a verbal description of the characters, but also between visual and verbal intertextuality (Crime and Punishment, Idiot). In order to analyse the structure of these handwritten sheets, the article also invokes the specifics of Dostoevsky’s mythopoetic thought that he conceptualized in the early 1860s. A review of the entire manuscript production provides valuable insights into the particulars of Dostoevsky’s artistic method. The article is accompanied by illustrations (copies of these manuscripts with drawings and calligraphic notes).

Le brouillon comme discours intérieur : les sources de la pensée mythopoétique de Dostoïevski

L’article est consacré à l’étude des rapports entre l’histoire créatrice (poly-genèse, idées conceptuelles, aspects de la structure du futur roman) et l’histoire (la structure) d’un feuillet manuscrit chez Dostoïevski. L’A. se fonde sur la conception du langage intérieur de Lev Vygotskij et sur la différence entre langage discontinu et continu dans la sémiotique de la culture. Est analysé le rapport entre les codes verbal et visuel dans la pensée créatrice de Dostoïevski au niveau de l’ensemble de son œuvre comme au niveau de feuillets manuscrits séparés. Sont inclus dans l’étude les dessins et notations calligraphiques, permettant de suivre le chemin allant du langage intérieur jusqu’au langage égocentrique : par exemple, le mouvement qui va des portraits dessinés à la description verbale des personnages et également à l’intertextualité picturale et verbale (Crime et châtiment, l’Idiot). Pour penser la structure des feuillets manuscrits, l’article fait également appel aux particularités de la pensée mythopoétique de Dostoïevski, conceptualisée par l’écrivain au début des années 1860. L’analyse globale des feuillets manuscrits permet de mettre en évidence les particularités de la méthode artistique de l’écrivain. L’article est accompagné d’illustrations (copies des feuillets manuscrits avec dessins et calligraphies).


ZENKINE Serge

Dostoevsky, Bakhtin and the Fantastic (Notes on The Double)

In his analysis of Dostoevsky’s Double, Mixail Baxtin pays little attention to the fantastic, which is a major effect of this story. This article first shows the links between The Double and the romantic fantastic tale (distinctive themes, narrative ambiguity). We then review the Baxtinian analysis, which excludes the problem of fiction and is limited to the description of verbal composition. Finally, we isolate some fictional elements of The Double which, without lending themselves to this (meta)linguistic analysis, introduce ambiguity into the fictional world by going beyond the horizon of the hero and the reader : the naming repeated many times and becoming strange of “Mister Goliadkin”, a melodramatic letter that he believes to receive, the scenes of scandals in which he is involved. Based on the interweaving of two “voices” that form the hero’s speech, the fantastic goes further, moving from the author’s creative activity to the reader’s receiving experience.

Dostoïevski, Baxtin et le fantastique (Notes sur le Double)

Dans son analyse du Double de Dostoïevski, Mixail Baxtin ne fait guère attention au fantastique qui est un effet majeur de ce récit. Le présent article montre d’abord les liens entre le Double et le conte fantastique romantique (thèmes distinctifs, ambiguïté narrative). On revoit ensuite l’analyse bakhtinienne, qui exclut le problème de la fiction et se limite à la description d’un jeu verbal. On isole enfin quelques éléments fictionnels du Double qui, sans se prêter à cette analyse (méta)linguistique, introduisent l’ambiguïté dans le monde fictionnel en dépassant l’horizon d’attente du héros et du lecteur : l’appellation maintes fois répétée et devenant étrange de « Monsieur Goliadkine », un billet mélodramatique que celui-ci croit recevoir, les scènes de scandales où il est impliqué. Basé sur l’entrelacement de deux « voix » qui forment le discours du héros, le fantastique va plus loin, passant de l’activité créatrice de l’auteur à l’expérience réceptrice du lecteur.