Nos tutelles

CNRS

Rechercher




Accueil > Recherche > Archives Orbem > 2016

Des écrivains face à la persécution, au massacre de masse et au génocide
Paris, 20 février 2016

par Astrid Mazabraud - publié le , mis à jour le

Journée d’études organisée par Luba Jurgenson et Tina Mamatsashvili

Maison de la recherche
28, rue Serpente, 75006 Paris
Salle D 040

« Plus réelle que la réalité » (Levinas, La Réalité et son ombre), l’œuvre d’art véhicule une vérité qui dans certains cas s’étend au factuel. Lorsque Klaus Mann, se référant en 1937 au roman d’Irmgard Keun Après Minuit (1937), note qu’il s’agit dans ce texte, « malgré son agencement romanesque » (Klaus Mann, « Réalité allemande »), d’une description de la réalité allemande sous le Troisième Reich, il le dote d’une dimension documentaire.

Ce texte est, à ses yeux, aussi important qu’un document sur les camps de concentration, dans la mesure où il restaure la vérité.

La journée d’étude Des écrivains face à la persécution, au massacre de masse et au génocide se donne pour objectif d’interroger les écrits des auteurs (fictions, carnets, témoignages, pièces de théâtre) d’une part dans leur rapport à la réalité historique précise, notamment celle des régimes totalitaires nazi et communiste, et d’autre part dans le sens où elles ouvrent l’espace du débat éthique. Ce n’est pourtant pas pour porter un jugement qu’une œuvre d’art affirme son appartenance à une certaine littérature « engagée », mais surtout par son « dégagement », au sens où Levinas l’entend lorsqu’il parle d’un dégagement «  en deçà  ».

Il s’agit avant tout d’aborder cet espace littéraire où non-intervention et agir s’organisent en termes antagonistes. C’est-à-dire, d’interroger le passage à l’acte de l’écrivain qui dénoncerait, d’une manière ou d’une autre, les injustices infligées aux persécutés des régimes totalitaires, alors que son silence pourrait être apparenté à l’acceptation de l’inacceptable : il validerait alors la barbarie en « restant à sa place », extérieur à l’événement (Frédérique Leichter-Flack, Le Laboratoire des cas de conscience), comme c’est le cas du chercheur-témoin chez Kafka (In der Strafkolonie/Dans la colonie pénitentiaire). Car, ce qui scande la nouvelle, c’est l’attente de la réaction appropriée à l’inhumain qui pourtant ne suivra pas. C’est notamment cette parole appropriée de la part des écrivains face à la barbarie que la journée d’étude se propose de cerner.

Bien entendu, à côté de cette parole engagée, voire militante, toute une gamme de prises de parole ambivalentes est à envisager, sans oublier le fait qu’en régimes de terreur le simple fait de garder le silence (ou de ne pas apposer sa signature au bas d’une lettre réclamant la peine de mort pour les ennemis du peuple) est déjà un acte. Cette diversité d’attitudes comprend notamment les écritures « entre les lignes » ainsi que le choix, fait par certains, de mener une activité littéraire de façade, acceptable pour le régime, en parallèle avec une autre, cachée.
Qu’en est-il des persécutés ? Quels types de stratégies vont-ils adopter ? Là encore, les possibilités varient, exil, clandestinité, résistance ou tentatives, souvent désespérées, de ne plus être vus comme des ennemis (cas fréquent pour les écrivains soviétiques ; en ce qui concerne les Juifs sous l’occupation, on pense bien sûr à Irène Nemirovsky, qui a cherché en vain à convaincre les Nazis qu’elle avait rompu avec son identité juive).
Si les comportements de résistance, d’accommodement ou de collaboration en régime de terreur ont donné lieu à de nombreuses études en histoire sociale, il existe à ce jour peu de travaux sur les stratégies proprement littéraires face à la persécution. C’est cette face de la planète littéraire que nous voudrions interroger, dans un premier temps sur des corpus russe, français et géorgien, avant d’élargir cette réflexion, lors d’un colloque international à venir, à d’autres aires culturelles concernées par ces questions au XXe siècle, en tout premier lieu l’Europe centrale. Cette journée d’étude est conçue comme une introduction méthodologique à ce vaste thème.

- La journée d’étude s’articulera autour des axes suivants :

• littérature aux prises de l’éthique
• véracité fictionnelle et véracité historique
• moyens de dénonciation de la persécution par les écrivains eux-mêmes témoins des régimes totalitaires
• stratégies pour éviter la persécution