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Plurilinguisme et auto-traduction : langue perdue, « langue sauvée »

par Astrid Mazabraud - publié le , mis à jour le

Plurilinguisme et auto-traduction : langue perdue, « langue sauvée »

Colloque international

Paris, 21-22 octobre 2016

- Programme

Organisation
Malgorzata Smorag-Goldberg et Anna Lushenkova-Foscolo (Paris-Sorbonne / Eur’Orbem)

- Coordination & renseignements : Aurélie Rouget-Garma, Aurelie.Rouget-Garma@paris-sorbonne.fr

Le colloque se propose d’interroger, dans une optique interdisciplinaire, les différents enjeux qu’implique le phénomène d’auto-traduction qui en tant que pratique et domaine de recherche installe au centre de la réflexion la question du sujet. A la fois auteur et traducteur, l’auto-traducteur occupe une position double qui modifie fondamentalement son rapport à l’écriture, instituant simultanément un point de vue intérieur et extérieur. Aussi la réflexion sera-t-elle menée sur un double front, en intégrant les approches traductologique, linguistique et sociologique d’une part et identitaires de l’autre tout en alternant les angles d’approche de la poïétique (la production du texte) à la poétique (l’œuvre produite).

L’auto-traduction constitue l’une des modalités de l’écriture par lesquelles se manifeste la multi-appartenance des auteurs plurilingues. Elle peut également être envisagée comme conséquence des processus migratoires et leur reflet littéraire, nous interrogerons donc les rapports entre langue et exil.
En tant que pratique l’auto-traduction est inséparable du bilinguisme. De nombreuses situations sont possibles en fonction du degré de familiarité de la langue de traduction. S’agit-il d’un écrivain bilingue dès l’enfance ou s’agit-il de l’écriture dans une langue adoptée à l’issue d’une migration ? D’un auteur qui écrit et traduit dans un environnement plurilingue ? Quels sont les rapports entre la langue du texte-source et la langue de la traduction ? Comment s’élaborent et se mettent en place les mécanismes linguistiques inhérents à la traduction ?

Si toute écriture littéraire est la « traduction du livre intérieur » (M. Proust), l’auto-traduction met-elle en abyme sa réalisation ? Au-delà des objectifs liés à sa réception, sa visée peut être créative et/ou répondre à une quête identitaire, l’auto-traduction pouvant s’inscrire dans un projet d’auto-création autant que d’une (dé/re)construction du moi à travers l’œuvre littéraire.

Ainsi, à la lumière des théories contemporaines du bilinguisme et de la traduction, le colloque interrogera les problématiques identitaires inhérentes à l’auto-traduction : l’implication de l’acquisition linguistique dans la formation identitaire, son rôle unificateur au sein des « moi » démultipliés des migrants. La narration dans une autre langue permet de dépasser l’éclatement identitaire et peut devenir le lieu de rencontre des deux facettes d’un même individu jusqu’alors perçues comme séparées tout comme elle peut conduire à l’expérience de l’inquiétante étrangeté, étrangeté à soi-même, déplaçant au-delà des lignes familières, ce que Freud désigne comme heimat. Le phénomène se trouve décuplé s’il s’agit de la traduction des écrits à composante autobiographique. Si l’écriture autobiographique implique l’écriture de l’ipséité, la traduction de cette écriture devient une expérience de l’altérité.
La situation est encore différente pour les auteurs exophones qui traduisent leurs propres ouvrages. Il s’agit pour eux de traduire une deuxième facette de leur propre identité aux expressions variables, les conduisant dans certains cas à exprimer ce qui n’a pas pu l’être dans la première version. L’auto-traduction donne alors lieu à un ouvrage inédit, comme c’est le cas pour les traductions successives du récit autobiographique de Vladimir Nabokov paru d’abord sous le titre de Conclusive Evidence (1951), réécrit et devenu en 1954 Autres rivages, puis de nouveau retraduit en anglais par son auteur, pour donner Speak Memory (1967). De nombreuses problématiques relatives aux raisons et aux résultats de ces réécritures successives pourront être soulevées. Ce qui nous conduira à questionner le statut du texte et à nous interroger sur la dimension esthétique de cette écriture.

On intégrera également la perspective génétique, scrutant les états successifs des manuscrits en tant qu’ils portent la trace d’une dynamique, celle du texte en devenir et constituent la trace visible du mécanisme créatif. Or dans quelle(s) langue(s) s’élaborent les textes des écrivains multilingues ? En quoi la mise à nu de leur atelier d’écriture (avant-textes, manuscrits, tapuscrits, variantes, insertions, ratures), accompagnée de la construction d’une série d’hypothèses sur les opérations scripturales inhérentes à l’auto-traduction peuvent-elles ici ouvrir des nouvelles pistes de réflexion ?
Si l’état de l’art est abondant sur les phénomènes de multilinguisme, de polyglossie, et d’exophonie en contexte d’émigration et d’exil, ils doivent aussi être envisagées comme conséquence des processus migratoires et plus généralement de la mobilité en tant que leur reflet littéraire. Aussi parmi les questions que le colloque se propose-t-il de soulever se pose avec une acuité toute particulière pour les aires culturelles qui nous intéressent, celle, sociologique, du statut des langues mises en regard (égales ou inégales), de leur valeur sur les « marchés linguistiques », du positionnement des auteurs, de la critique et du public lecteur par rapport aux différents champs concernés. L’auteur a-t-il toujours le choix de confier la traduction de son œuvre à un traducteur ou de s’auto-traduire ? Au-delà de l’écart de statut qui est susceptible d’exister entre les langues, apparaît également ici la problématique de la distance interlinguistique et surtout de la distance interculturelle qui les sépare. Cela peut amener l’autotraducteur à s’écarter de son texte original pour aboutir à une véritable re-création, elle aussi dès lors originale.
Ouvert à plusieurs aires linguistiques – russe, polonaise, serbe, ukrainienne, yiddish et plus généralement centre-européenne, auxquelles s’ajoute celles des langues cibles que sont le français, l’anglais et l’allemand, le colloque se propose d’embrasser les champs connexes de la littérature générale et comparée, de la littérature en langue minorée et postcoloniale, de la sociologie de la littérature et de la traduction, de la sociolinguistique et des études (inter) culturelles comme de la théorie de la traduction et de la théorie génétique. Dans ce contexte, il a pour ambition de questionner les multiples enjeux d’ordre conceptuel, phénoménologique et ontologique, liés à la pratique et à l’étude du plurilinguisme et de l’auto-traduction.

Comité scientifique
Bernard Banoun, Anna Lushenkova-Foscolo, Xavier Galmiche, Ewa Hoffaman Luba Jurgenson, Alexandre Prstojevic, Malgorzata Smorag-Goldberg, Anne Coldefy-Faucard, Jean-Yves Masson, Jean-René Ladmiral, Isabelle Poulin.