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L’héritage byzantin en Rus’-Ukraine (Xe-XVIIe siècle)
Kiev, 19 et 20 juin 2014

par Astrid Mazabraud - publié le , mis à jour le


Soucieux de réaffirmer en ces temps difficiles les liens de collaboration qui unissent depuis longtemps les chercheurs français et ukrainiens dans le domaine des études byzantines et slaves, le Centre d’histoire et civilisation de Byzance (UMR 8167 CNRS – Collège de France) et l’Institut d’histoire d’Ukraine de l’Académie des sciences d’Ukraine ont organisé conjointement un colloque qui s’est tenu les 19 et 20 juin 2014 à Kiev, auprès de l’Institut d’histoire d’Ukraine. Le projet a reçu l’appui du programme PARCECO du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, ainsi que de l’ambassade de France en Ukraine. Il a été organisé en collaboration avec M. Tosatti, Conseiller culturel et Directeur de l’Institut français, M. Gilles Mametz, Attaché de coopération scientifique et universitaire, Institut français d’Ukraine, ainsi qu’avec Mme Tetiana L. Vilkul, de l’Académie des sciences d’Ukraine. Bon nombre de nos collègues russes ont pris part à cette rencontre scientifique internationale et le directeur de la revue d’histoire des religions « Scrinium » Basile Lourié (Saint-Pétersbourg) a coordonné l’organisation du côté russe. La coordination scientifique et financière d’ensemble a été assurée par Mme Vera Tchentsova et M. Vivien Prigent, du Centre d’histoire et de civilisation de Byzance.

Les travaux de la rencontre ont visé à mettre en valeur l’ancienneté des traditions étatiques de la principauté de Kiev et son rôle dans la diffusion des traits fondamentaux de la civilisation byzantine au sein de l’espace slave. Participants et organisateurs du colloque entendaient « l’héritage byzantin » dans un sens très large, mettant au centre de leur discours les questions relatives à l’influence de l’Empire byzantin sur les peuples de l’Europe de l’Est qui acquirent de Constantinople leurs institutions politiques et ecclésiastiques, ainsi que les riches traditions culturelles qui se manifestèrent dans leur art et leur littérature.

Les travaux ont été introduits par les discours d’ouverture du directeur de l’Institut d’histoire d’Ukraine de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, académicien V. A. Smoliy, de Gilles Mametz, Attaché de coopération scientifique et universitaire, Institut français d’Ukraine et de Constantin Zuckerman, vice-directeur du Centre d’histoire et de Civilisation de Byzance - Collège de France.

En raison du grand nombre d’intervenants, trente-deux orateurs provenant de quatre pays, la rencontre a dû être organisée en deux sessions parallèles. Quinze institutions académiques ukrainiennes, implantées dans sept villes également réparties sur l’intégralité du territoire, ont ainsi participé à travers dix-huit représentants. Le monde universitaire russe a pour sa part envoyé huit délégués issus de six institutions de Moscou et Saint-Pétersbourg. Cinq intervenants représentaient la France, à travers trois institutions : le Centre d’histoire et de civilisation de Byzance - CNRS UMR 8167, Orient et Méditerranée, le GRHis - Normandie Université (Université de Rouen) et l’École française de Rome. Enfin, une spécialiste d’histoire de la Rus’ ancienne est venue de l’Université d’Helsinki.

  • Les principaux axes de travail étaient les suivants :

Héritage byzantin et particularismes locaux : archéologie, architecture de la Rus’ ancienne ; arts figuratifs et mineurs ; vie quotidienne.
L’apport primordial de l’archéologie à l’étude de l’histoire de l’espace pris pour objet d’étude a été démontré par les contributions de H. Y. Ivakine (Kiev), O. M. Ioannisian (Saint-Pétersbourg) et O. E. Tchernenko (Tchernihiv). Leurs interventions ont permis de présenter les acquis de fouilles nouvelles réalisées en collaboration entre les chercheurs ukrainiens et russes. Notre connaissance des plus anciens monuments de Kiev (l’Église de la Dîme) et de Tchernihiv (l’église du Saint-Sauveur) a ainsi été substantiellement renouvelée. De son côté, A. I. Aibabine (Simferopol) a traité des recherches archéologiques en cours sur les monuments de l’ancienne « Gothie » criméenne des IXe-XIIe siècles, tandis que T. A. Bobrovsky (Kiev) et A. E. Mousine (Saint-Pétersbourg) se sont attachés à l’analyse typologique d’objets du culte trouvés en Europe de l’Est. Les participants ont pu suivre une relecture des représentations profanes dans les bas-reliefs kiéviens proposée E. I. Arkhipova (Kiev) qui mit en évidence leurs prototypes byzantins. Enfin, des études plus thématiques (pratiques magiques, médecine, vie économique) ont complété ce panorama de l’influence de Byzance sur la Rus’ au cours des communications de N. V. Khamayko (Kiev) et de O. V. Komar (Kiev). A. E. Mousine (Saint-Pétersbourg) a clôturé les travaux relatifs à ces questions en présentant une synthèse originale sur la réception de la culture byzantine en Europe de l’Est.

L’historiographie de Byzance et de l’Ancienne Rus’ : transmission des textes ; emprunts littéraires.
Le second bloc de communications s’intéressait à la transmission des textes byzantins dans la Rus’, en Russie moscovite et chez les Ruthènes orthodoxes. A retenu notamment l’attention la chronologie de l’apparition de divers textes-clefs, puis de leurs nouvelles versions et/ou exégèse jusqu’à l’époque moderne (XVIe-XVIIe siècle). S. A. Ivanov (Moscou) a ainsi traité cette problématique à partir des synodika vieux russes. Les traductions et l’interprétation des textes religieux byzantins ont pour leur part retenu l’attention d’A. A. Pichkhadze (Moscou) dont l’étude a porté précisément sur les traductions de la Règle studite, ainsi que de N. P. Pokhilko (Moscou) qui a offert une tentative de reconstruction du protographe grec d’une œuvre de Michel le Syncelle entrée dans plusieurs livres slavons. N. M. Yakovenko (Kiev) a, pour sa part, analysé les œuvres de Joannice Halyatovsky pour en mettre en lumière les sources byzantines. Bien entendu, la rencontre a offert un espace de discussion considérable aux problèmes paléographiques et codicologiques avec quatre communications portant sur les manuscrits, tant grecs que slavons (A.V. Barmine (Moscou), O. M. Syrtsova (Kiev), A. S. Sloutsky (Saint-Pétersbourg), S. M. Shoumilo (Tchernihiv / Saint-Pétersbourg). Enfin, d’importantes réinterprétations de sources byzantines et vieux-russes clefs pour l’histoire de la Rus’ ont été proposées par T. L. Vilkul (Kiev) et O. M. Filipchuk (Tchernivtsi).

L’influence byzantine sur l’idéologie politique était la troisième thématique retenue.
Les débats sur ce thème ont été ouverts par Mari Isoaho (Helsinki) durant la séance plénière avec une communication sur les idées eschatologiques dans le Récite des temps passés et l’influence de celles-ci sur les représentations du pouvoir du souverain dans les principautés de Rus’. Pour sa part, D. I. Mureşan (Rouen) a essayé de retracer la « synthèse inachevée » de « l’idée impériale » en Lituanie. Celle-ci influença la vie politique kiévienne et novgorodienne, ainsi que les relations de ces états avec Moscou. Le caractère composite de l’idéologie politique des principautés de Rus’ a été bien mise en évidence par la mise en exergue des éléments latins, slavons, byzantins et mongols dont elle tenta de faire la synthèse. Une interprétation de l’usage du terme « tsar de Kiev » dans les chroniques moldaves fut également proposée.

Constantinople, Kiev, Moscou : problèmes d’histoire ecclésiastique.
Les problèmes relatifs à l’organisation et à l’évolution de la structure de l’Église, ainsi qu’aux liens de celle-ci avec Byzance du Xe au XVIIe siècle ont été développés par plusieurs intervenants dans le cadre d’un quatrième axe. O. A. Alfyorov (Kiev) a ainsi analysé l’apparition du titre de métropolite « de la Nouvelle Rus’ » sur les bulles de plomb. Pour sa part, O. O. Romensky (Kharkov) s’est attaché à retracer l’organisation de la métropole de Kiev au Xe siècle. Enfin, C. Zuckerman (Paris) a démêlé les origines des diocèses de Halyč et de Lituanie, apparus au XIVe siècle. Ce groupe de travail s’est également penché sur les nouvelles interprétations proposées par B. Lourié (Saint-Pétersbourg) de plusieurs documents grecs illustrant les contacts entre Constantinople et Moscou au XVIe siècle. Cette réflexion sur l’Église d’époque moderne a été prolongé par L. Tatarenko (Paris - Rome) qui a abordé la question des relations interconfessionnelles à travers le rôle et l’action des « exarques » orthodoxes, représentants du patriarche de Constantinople en Pologne-Lituanie. La dimension politique de la polémique religieuse entre catholiques et protestants à Kiev au milieu du XVIIe siècle a été mise en évidence par V. Prigent et V. Tchentsova dans une communication portant sur les choix confessionnels du patriarche de Constantinople Cyrille Loukarès. Enfin, N. B. Kozak (Lviv) s’est intéressé au fonctionnement des premières imprimeries dans le diocèse de Kiev, étudiant les modèles utilisés par les typographes de la Laure des Grottes de Kiev.

« Byzance après Byzance » : perception de l’héritage byzantin aux époques moderne et contemporaine, dernier thème de recherche retenu, a permis à O. P. Tsybenko (Kiev) et E. K. Tchernoukhine (Kiev) de confronter leurs travaux sur les réminiscences byzantines dans la culture populaire du ХІХe siècle.
De l’avis de tous les participants, la rencontre de Kiev sur l’influence de la civilisation byzantine sur les territoires actuellement compris au sein de l’Ukraine a bien tenu ses promesses. Son succès est largement dû à son intégration dans une série de rencontres dédiées dernièrement à l’héritage de Byzance (en Italie, dans le Sud-Est Européen) organisées par les Écoles françaises de Rome et d’Athènes1. Le choix de thématiques communes stimule en effet la démarche comparatiste et contribue ainsi efficacement au décloisonnement des savoirs. Nous espérons bien évidemment que la dynamique ainsi créée pourra se poursuivre et donner le jour à de nouvelles collaborations entre les chercheurs français, ukrainiens et russes.
Vera Tchentsova

1. L’Héritage byzantin en Italie (VIIIe-XIIe siècle). 1. La fabrique documentaire, éd. J.-M. Martin, A. Peters-Custot, V. Prigent, Rome, École française de Rome, 2011 ; L’Héritage byzantin en Italie (VIIIe-XIIe siècle). 2. Les cadres juridiques et sociaux et les institutions publiques, éd. J.-M. Martin, A. Peters-Custot, V. Prigent, Rome, École française de Rome, 2012 ; Héritages de Byzance en Europe du Sud-Est à l’époque moderne et contemporaine, éd. O. Delouis, A. Couderc, P. Guran, Athènes, École française d’Athènes, 2013 (Mondes méditerranéens et balkanique 4).


Pierre Gonneau
Université Paris-Sorbonne