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Muséographie des violences en Europe centrale et ex-URSS
Colloque international -Paris, 23-24 mai 2014

par Astrid Mazabraud - publié le , mis à jour le


La muséographie des violences dont il fut question sont les violences du XXe siècle : génocides, camps, déportations, famines, persécutions. La zone géographique : de l’Allemagne à la Russie, avec quelques détours à l’international (Rwanda, Cambodge, attentats du 11 septembre). Le colloque était organisé en quatre panels, ce qui permit d’aborder les différents enjeux de la compréhension de ces nouveaux espaces muséographiques dévolus à la mémoire collective des violences de masse, l’identification des différents modèles, leur évolution, circulation et leur mise en parallèle, ainsi que de confronter la théorie et la pratique, les intervenants étant des chercheurs mais aussi pour certains des acteurs de cette mise en mémoire du passé.

Un premier panel intitulé « Que montrer, comment montrer, l’authenticité de la trace » s’ouvrit sur une « réflexion générale sur les musées des catastrophes » d’Annette Becker (Université Paris X Nanterre). Des exemples de Russie vinrent répondre aux questions posées par le titre du panel, la chute du régime soviétique ayant permis la naissance de musées montrant la violence du régime. Ivan Panikarov exposa son parcours pour fonder un musée privé du Goulag à la Kolyma à Iagodnoie, en Sibérie orientale. À la fois témoin et acteur, il avait apporté avec lui des objets, traces authentiques de la répression soviétique et de la vie concentrationnaire.
Si le musée d’Ivan Panikarov est une initiative privée, la répression est souvent absente ou parfois malhabilement présentée dans les musées régionaux disséminés partout en Russie, car ils dépendent des pouvoirs publics ou des oligarchies locales (Cédric Pernette). Mais elle peut aussi être commémorée religieusement sur le site de Boutovo (Kathy Rousselet), où c’est l’église orthodoxe qui ranime la mémoire des victimes de la répression stalinienne.

Dans le second panel fut abordé l’impact de la dématérialisation et de l’émergence du virtuel dans l’espace muséographique et en dehors. Les sites de massacres de la grande Terreur, comme l’explique Nicolas Werth, vont des sites fermés de la police politique aux sites d’exécution totalement isolés, en passant par les cimetières urbains et les terrains vagues à proximité des prisons. Ces sites, découverts petit à petit de 1940 à nos jours, font selon les endroits l’objet d’une mémorialisation : monuments commémoratifs collectifs comme ces grandes croix de bois plantées dans le sol, monuments au fusillé inconnu, ou individuels comme ces photos accrochées par les familles des disparus aux arbres dans la forêt, sur des sites parfois supposés car beaucoup de fosses n’ont pas encore été localisées.
Si cette absence de trace fait l’objet de tentatives de matérialisation, l’existence de traces peut quant à elle, inversement, faire l’objet d’une dématérialisation. Le virtuel a fait son apparition dans le musée, virtualité qui peut venir apporter de l’interactivité sous forme de supports numériques, ou virtualité du musée lui-même, qui n’existe que sous la forme de contenus numériques mis en ligne. Cette thématique a été introduite par Delphine Bechtel, dont l’intervention « Les musées virtuels juifs et l’Holocauste : du shtetl au cyberspace » s’appuyait sur quatre fonctions du musée qui ont pu être virtualisées : la collecte, via des sites participatifs ; le témoignage, via des entretiens vidéos mais également, l’évolution technologique le permettant, des hologrammes de témoins de la Shoah ; la reconstitution, avec des tours virtuels de camps de concentration par exemple ; enfin la tentative de faire ressentir et revivre le passé par exemple en Second Life.

Irina Flige, de l’association Memorial de Moscou, présenta le « Musée virtuel » de la Terreur, musée à la fois historique qui présente des objets appartenant à des collections existantes et leur description, mais également musée de la mémoire, lorsque les objets documentent les différentes étapes de la constitution de cette mémoire, tels que les mémoriaux et sites d’inhumation. Enfin, Catherine Gousseff présenta le site en construction du musée virtuel Goulag memories, consistant en la collecte et la mise en ligne de témoignages de toute l’Europe et leur confrontation avec d’autres documents sur les déportations staliniennes, conçu pour être une contribution à la mémoire des migrations.

Le troisième panel explorait la centralité de la mémoire de la Shoah dans la construction des dispositifs mémoriels ainsi que « la circulation des modèles et la mondialisation de la mémoire ». Philippe Mesnard illustra son « inventaire des concepts clés de la nouvelle muséographie patrimoniale » par des musées/mémoriaux inscrits dans un réseau urbain, que sont par exemple le Musée de l’Holocauste à Washington ou le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe à Berlin, constitué de 2711 stèles de béton, soulignant l’économie qui s’opère entre l’inscription dans le local, le type de visiteurs et le propos du site. Mais ce que nous fait remarquer Luba Jurgenson, c’est le vide créé entre ces stèles, dans lequel le visiteur se déplace, de la même façon qu’il avance dans les tranchées d’Il Grande Cretto en Italie, cette fois-ci dans un espace naturel, dans les couloirs des musées à Auschwitz ou entre les stèles inscrites de noms au Mémorial des martyrs de la déportation à Paris. D’autres dispositifs muséographiques sont utilisés pour représenter la disparition de la trace dans le temps, tels qu’une photographie de l’objet placée derrière lui, tandis que celui-ci se dégrade.

Les modèles muséographiques de représentation de la Shoah coexistent avec d’autres qui documentent l’imbrication des totalitarismes nazi et soviétique. Certains portent sur des déportations massives ordonnées après la guerre, à l’instar de l’héritage des Allemands expulsés des Sudètes, représentés dans plus de deux cents petits musées privés en Allemagne et en République tchèque (Paul Bauer). Dans des pays comme la Lituanie, la Lettonie ou l’Ukraine occidentale, on applique le modèle du génocide aux persécutions du régime communiste, les discours nationalistes dans les musées de Vilnius (Egle Rindzeviciute) et Lviv en Ukraine (Per Rudling) allant jusqu’à supplanter ou effacer l’existence des pogromes antijuifs et de la Shoah dans ces mêmes lieux. Tel est également le cas du Musée de la Terreur à Budapest (Zolt Horvath). Iwona Kurz présenta à son tour le Musée du soulèvement de Varsovie de 1944, soulèvement de la jeunesse polonaise, qui fonctionne sur le modèle héroïque national repris avec glamour dans la mode, et passe presque sous silence l’insurrection du ghetto de Varsovie de 1943.

En effet, certains modèles privilégient l’ethnique, d’autres l’universel. A côté du modèle de la mémoire de la Shoah, coexistent des modèles locaux ou encore celui du musée de la Grande guerre patriotique tel que conçu en URSS. Les dernières interventions du colloque sont venues élargir cette ouverture dans la réflexion sur « l’évolution de l’exposition des persécutions à Sachsenhausen » (Günter Morsch) et une étude de ces discours mémoriels en confrontation dans le contexte de l’élargissement de l’Union Européenne (Rob van der Laarse). Car c’est bien cette ultime question, celle de la construction d’une mémoire commune européenne, qui trouve bien des écueils vu la disparité des modèles souvent concurrentiels de la mémoire des violences en Europe.

Clotilde Coueille
Université Paris-Sorbonne