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Mobilité religieuse et construction de l’espace dans le champ religieux à l’époque moderne (Russie, Ukraine et Pologne)

par Astrid Mazabraud - publié le , mis à jour le

Paris, 29-30 août 2014

Le colloque « Mobilité religieuse et construction de l’espace dans le champ religieux à l’époque moderne (Russie, Ukraine et Pologne) », qui a eu lieu à l’Institut d’études slaves les 29 et 30 août 2014, s’inscrit dans la continuité des recherches du groupe de travail créé en 2010 sous la tutelle de l’Institut des études avancées à Paris. Parmi les membres de ce groupe, seule Valerie Kivelson (University of Michigan, Ann Arbor), empêchée, n’a pas pu participer à la dernière rencontre.

Le colloque a été ouvert par une réflexion de Christine Worobec (Northern Illinois University, Washington) et Aleksandr Lavrov (EUR’ORBEM) sur la notion de mobilité religieuse qui englobe non seulement la mobilité spatiale, mais aussi le changement de statut religieux : prise d’habit, ordination, ou conversion. Pierre Gonneau (EUR’ORBEM) a consacré sa communication au prince Andrej Kurbskij, un émigré politique qui quitte la Russie d’Ivan le Terrible pour la Pologne-Lituanie en plein conflit entre les deux puissances (1564), mais reste fidèle à ses convictions religieuses orthodoxes. En exil, Kurbskij effectue un important travail de traduction des œuvres patristiques et réunit autour de lui un cercle d’intellectuels qui défendent l’orthodoxie face au catholicisme et à la Réforme. Elena Smiljanskaja (École des hautes études économiques, Moscou) a rendu compte d’une recherche de terrain concernant la présence russe dans les îles grecques pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Alors que la « foi commune » des Grecs et des Russes était un fondement du « projet grec » de l’impératrice Catherine II, la perception réciproque des Grecs et des Russes pendant cette période met en évidence de nombreux malentendus, y compris dans le domaine religieux. La communication de Françoise Lesourd (Université Lyon 3) a analysé la Moscovie comme espace sacré dans la conscience littéraire russe, depuis Nikolaj Karamzin jusqu’à Lev Tolstoj.

L’affiche du colloque, reproduisant le travail d’un graveur ukrainien du XVIIe siècle Leontij Tarasevyč, n’avait pas été choisie par hasard. On y voit un pèlerin se signer en découvrant à l’horizon les collines de Kiev. Or, trois communications avaient pour thème les pèlerinages à Kiev, ou les pèlerins ukrainiens. Christine Worobec a tenté d’élargir l’éventail des sources disponibles pour mieux cerner la diversité sociale du phénomène. Si les récits de pèlerinage sont le plus souvent écrits par des représentants des élites culturelles, on trouve d’autres types de gens en consultant les registres recensant les pèlerins morts à Kiev pendant les années 1880-1890. La grande majorité d’entre eux appartient au monde paysan (63 %), le deuxième groupe est formé par les soldats, les anciens militaires et les membres de leurs familles (19 %). Kateryna Dysa (Académie Mohyla, Kiev) s’est intéressée aux guides de Kiev rédigés au XIXe siècle, particulièrement à l’époque où les moyens modernes de communication (chemin de fer) augmentaient considérablement le flux des voyageurs. Myriam Odaysky (EUR’ORBEM) a évoqué les pérégrinations de Vasilij Grigorovič-Barskij – un Ukrainien, qui s’étalent sur 24 ans dans la première moitié du XVIIIe siècle, à travers le monde catholique italien, puis en Grèce et au Proche-Orient, dans les lieux saints du christianisme. La communication de Kathy Rousselet (Sciences Politiques, CERI) a porté sur les lieux et les modalités de la vénération de Nicolas II et de la famille impériale, canonisés par l’Église orthodoxe russe en 2000. Les entretiens réalisés avec les pèlerins se rendant à Ekaterinburg ont montré qu’ils se divisent en sous-groupes, selon les sites qu’ils privilégient comme étant ceux où ont reposé les restes des membres de la famille.

Un autre bloc thématique a été consacré aux changements d’identité religieuse. Urszula Cierniak (Académie Jan Długosz, Częstochowa), a tenté de comprendre les motifs de la conversion de plusieurs représentants de la noblesse russe au catholicisme au XIXe siècle. Un débat s’est alors ouvert sur les diverses clés de lecture de ce phénomène. Nadyia Maisseu (EUR’ORBEM) a retracé la situation du protestantisme en Ukraine avant et après la campagne antireligieuse de Nikita Khrouchtchev. Sachant que l’Église russe orthodoxe était la principale cible de la campagne, on constate que les autres confessions ont, elles aussi, subi des attaques, mais ont pu, dans une certaine mesure, bénéficier de la campagne. Dans plusieurs cas, des croyants orthodoxes persécutés sont passés à une autre confession, moins exposée. La communication de Svetlana Drege (EUR’ORBEM) portait sur le cas d’Ivan Neronov. Celui qui avait été un des « pères-fondateurs » de l’Ancienne foi, refusant les réformes liturgiques du patriarche Nikon dans les années 1653-1666, a ensuite effectué un spectaculaire « retour » vers l’Église « nikonienne », ce qui explique que les vieux-croyants n’aient pas conservé sa mémoire, malgré l’apport qu’il a pu faire à leur cause. La communication de Pierre Gonneau et Aleksandr Lavrov, qui a clos le colloque, posait la question du changement d’identité chez les mêmes vieux-croyants. Ici se pose une question épineuse : comment devient-on vieux-croyant pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle ? Deux grandes lignes se dessinent : certains, baptisés dans l’Église officielle, se contentent de pratiquer leur foi en suivant les textes et les rites antérieurs à la réforme de Nikon. Dissidents, ils n’en sont pas moins récupérables à tout moment. D’autres, plus intransigeants, désirent recevoir un « nouveau » baptême, ce qui provoque une rupture définitive avec les autorités religieuses et politiques et durcit leur politique de répression.

Alexandre Lavrov
, EUR’ORBEM (UMR8224)