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Accueil > Publications > Revue des études slaves > Sommaires et résumés > RES 90 1-2 (2019)

Résumés

par Astrid Mazabraud - publié le

ARCHAIMBAULT Sylvie

Put the Revolutionary Language under Control
This paper describes the influence of the revolutionary period on the Russian language, which bears the marks of a turbulent history. Several linguists of those times, both in Russia and abroad, wondered about the possible changes brought by the revolution and tried to establish a state of play of those upheavals. With no aim of cataloging them, those works are going to be evoked. The language policies implemented during the revolution will be examined, paying a special attention to the discourse of the linguists, alongside the one of the political figures about language and its uses.

Discipliner la langue révolutionnée

Le propos de cet article est d’envisager la langue russe en ce qu’elle a subi l’influence de la période révolutionnaire, en ce qu’elle a enregistré des transformations occasionnées par les soubresauts de l’histoire. Plusieurs linguistes du temps, en Russie mais aussi à l’étranger, se sont interrogés sur les possibles changements produits par la révolution et ont tenté de dresser un état des lieux de ces bouleversements. Nous évoquerons ces travaux, sans chercher pour autant à en faire à l’inventaire. Nous nous pencherons également sur les politiques linguistiques mises en place durant la révolution, en portant attention au discours des linguistes, mais aussi des personnalités politiques sur la langue et ses usages.


AUTANT-MATHIEU Marie-Christine

From the Claimed Selfmanagement to the imposed Nationalization. Russian Theatrical Heritage between 1917-1922

The reconstruction of the stages of the theatrical network’s restructuration from spring 1917 by the Provisional Government contradicts the Soviet official history which presented the nationalization as a panacea which allowed the theaters to survive the economic chaos of the civil war. Having presented the methodological difficulties of this study and drawn up a temporary chronology of the main stages leading to the nationalization (1919) and to its consequences under the NEP, we evoke the material difficulties endured by the artists, the fight of a majority of them against political engagement of the revolutionary left. Up to the middle of the 1920s, an alternation between the ‘full’ nationalization and a certain financial autonomy seems to have been practiced.

De l’autogestion revendiquée à la nationalisation imposée. Le patrimoine théâtral russe entre 1917 et 1922

La reconstitution des étapes de la politique de restructuration du réseau théâtral, engagée dès le printemps 1917 par le gouvernement provisoire, contredit l’histoire officielle soviétique qui a présenté la nationalisation comme une panacée, ayant permis aux théâtres de survivre au chaos économique de la guerre civile. Après avoir présenté les difficultés méthodologiques rencontrées pour mener cette étude et dressé une chronologie provisoire des principales étapes menant à la nationalisation (1919) et à ses conséquences au début de la NEP, l’article évoque les débats réclamant l’autogestion qui tourneront court, les difficultés matérielles des artistes au quotidien, la résistance d’une majorité d’entre eux à l’art engagé de la gauche révolutionnaire. Jusqu’au milieu des années 1920, une alternance entre le « tout » étatique et une certaine autonomie financière (conservation d’une partie des recettes) semble avoir été pratiquée.


BULGAKOWA Oksana

1917-1927 : Russian film between the Old and the New : Genres, Narratives, and Bodies

There are different forms of continuity and shifts in the Russian film after the October Revolution. On the one hand, films by Alexander Panteleev, Vladimir Gardin, and Czeslaw Sabinski adapted the new post-revolutionary reality to the established genres and narratives of the Russian prerevolutionary cinema, and the stylistic tradition of the Russian film school was continued not only between 1917 and 1924 but also afterward. The new generation of filmmakers, the Soviet Avant-Garde (Lev Kuleshov, Dziga Vertov, Sergei Eisenstein, Vsevolod Pudovkin), was looking for different canon of representation. The article shows the interplay between the tradition and the shifts which could be discovered in common gestural behavior and the mode of its representation produced on the screen between 1924 and 1927.

1917-1927 : Films russes entre l’ancien et le nouveau : genres, récits et corps

Il y a différentes formes de continuité et de changement dans les films russes après la révolution d’Octobre. D’un côté, les films d’Aleksandr Panteleev, Vladimir Gardin et Czeslaw Sabinski adaptaient la nouvelle réalité postrévolutionnaire aux genres et aux récits établis du cinéma prérévolutionnaire russe et la tradition stylistique de l’ancienne école de cinéma russe se poursuivit non seulement entre 1917 et 1924, mais aussi après. Une nouvelle génération de réalisateurs, l’avant-garde soviétique (Lev Kulešov, Dziga Vertov, Sergej Ejzenštejn, Vsevolod Pudovkin) cherchait des canons de représentation différents. L’article montre l’interaction entre la tradition et les changements qui pouvaient être découverts dans le comportement gestuel ordinaire et ses modes de représentation, produits à l’écran entre 1924 et 1927.


DEPRETTO Catherine

Interpreting the Russian Revolution of 1917 : French Revolution of 1789 versus RussianTime of Troubles

The French Revolution of 1789 is a common topic in the language and in the symbols of the Russian Revolution of 1917. But another parallel is also usual, the parallel with the Time of Troubles (1598-1613), a period of dynastic crisis, social agitation and foreign occupation. The article doesn’t try to establish the relevance of these historical parallels, but to underline their signification. The analyse is based mainly on the diaries of three Moscow historians, Mihail Bogoslovsky (1867-1929), Yuri Gautier (1873-1943) and Stepan Veselovskii (1876-1952), as well as on the poetry of Maksimilian Voloshin (1877-1932).

Révolution française de 1789 contre Temps des troubles russe : paradigmes de lecture de 1917

On sait la place qu’occupe la Révolution française de 1789 dans le langage et les symboles de 1917. Cependant, dans de nombreux textes de l’époque, une autre analogie historique est tout aussi présente, celle qui, dès février 1917, identifie la révolution russe à un nouveau « Temps des troubles » (smutnoe vremja), cette période d’interrègne dynastique fin xvie-début xviie siècles, marquée par des désordres intérieurs et une occupation étrangère. L’article n’a pas pour but de s’interroger sur le bien-fondé de ce rapprochement, mais plutôt de mettre en évidence son sens et sa portée, en s’appuyant principalement sur les journaux personnels de trois historiens de Moscou, Mixail Bogoslovskij (1867-1929), Jurij Gautier [Got′e] (1873-1943), Stepan Veselovskij (1876-1952) ainsi que sur la poésie de Maksimilian Vološin (1877-1932).


GONNEAU Pierre

Honor to the Vanquished : Commemoration of White Generals in Today’s Russia

Under the Soviet Regime a system of commemoration emphasized the Founding Fathers of Marxism, red heroes of the Revolution, the Civil war, and the Great Patriotic war of 1941-1945, as well as shock workers, and, at a lesser level, scientists and artists. This system allotted a small space to selected figures from pre-revolutionary past, but excluded absolutely the defeated of the revolutionary fight, especially White generals, dead in Russia or in emigration. It ignored almost totally religious symbols. Things began to change slowly between 1988 and 1998, then one can observe a rehabilitation trend from 2000 on, glorifying the patriotism and orthodox faith of the vanquished. Significant landmarks are the new inhumation and the canonization of Nicholas II and his family (1998-2000), the transformation of the “Memorial zone” at Sokol, Moscow (1998), the transportation of general Anton Denikin’s remains and his wife’s, to Moscow (2005). Following Crimea’s annexation in 2014 and the centenary of World War I, this trend is accelerating.

Honneur aux vaincus : commémorations des généraux blancs dans la Russie actuelle

Le régime soviétique a organisé, tout au long de son existence, un système de commémorations mettant en valeur les pères fondateurs du marxisme-léninisme, les héros rouges de la Révolution, de la guerre civile et de la Guerre patriotique de 1941-1945, ainsi que les travailleurs de choc et, dans une moindre mesure, les savants et les artistes. Ce système accordait droit de cité, à la marge, à quelques figures choisies du passé prérévolutionnaire, mais excluait absolument les vaincus de la lutte révolutionnaire, en particulier les généraux blancs, morts en Russie ou en émigration. Il ignorait presque totalement les marques de religion. Les choses changent lentement entre 1988 et 1998, puis on observe un mouvement de réhabilitation qui se confirme nettement depuis 2000, mettant en valeur le patriotisme et la foi orthodoxe. Ses temps forts sont la nouvelle inhumation et la canonisation de la famille impériale (1998-2000), la transformation de la « zone mémoriale de Sokol » à Moscou (1998), le transfert des restes d’Anton Denikin et de son épouse à Moscou (2005). À la suite de l’annexion de la Crimée en 2014 et parallèlement au centenaire de la Première Guerre mondiale, ce mouvement s’accélère.


HÄFNER Lutz

Revolutionary Defensism as a cul-de-sac ? Socialist Parties and the Question of War and Peace in the Russian Revolution of 1917/18

Based on a wide array of sources–archival repositories, recollections, and autobiographies, as well as newspapers, journals, and the minutes of both Soviet and party congresses—the article shows to what extent the question of war and peace separated the socialist camp in at least two warring factions, i.e. the moderate socialists on the one hand and the radical left internationalists on the other. The paper argues that the question of war and peace was the pivot of all politics in 1917. At the same time, this conflict constituted a bone of contention when the radical factions of the Social-Democratic Internationalists and the Left Socialist Revolutionaries (Internationalists) split off their old parties in autumn of 1917. The paper discusses the four options to solve the question of war and peace : defencism, revolutionary war, “not war but uprising” and, finally, a separate peace. It further focusses on the Soviet Public Opinion about the separate peace treaty signed at Brest-Litovsk on 3 March 1918.

Le défensisme révolutionnaire comme cul-de-sac ? Les partis socialistes et la question de la guerre et de la paix dans la révolution russe de 1917-18

Fondé sur un large ensemble de sources, fonds d’archives, souvenirs et autobiographies, aussi bien que journaux, revues, minutes des Congrès des Soviets et des partis, l’article montre comment la question de la guerre et de la paix a fracturé le camp socialiste en au moins deux factions rivales, d’un côté les socialistes modérés, de l’autre les internationalistes de la gauche radicale. La question de la guerre et de la paix fut le pivot de toute la politique en 1917. En même temps, le conflit constitua une pomme de discorde quand les factions radicales des internationalistes sociaux-démocrates et les socialistes révolutionnaires de gauche (internationalistes) firent scission à l’automne 1917. L’article examine les quatre options pour résoudre la question de la guerre et de la paix : défensisme, guerre révolutionnaire, “pas la guerre mais la révolte”, et finalement paix séparée. Il se concentre ensuite sur l’opinion publique soviétique à propos du traité de paix séparé signé à Brest-Litovsk le 3 mars 1918.


JACCARD Jean-Philippe

A “Theatrical February” for the Tenth Anniversary of October : Terentev’s “Left” Answer to Meyerhold

On April 9, 1927, as the country was preparing to celebrate the tenth anniversary of the October Revolution, the zaumnik poet Igor Terentev presented to a stunned audience at the Theatre of the Leningrad Press House a staging of Gogol’s play The Inspector General that caused a scandal. This provocation was a parodic response to Vsevolod Meyerhold’s staging of the same play a year earlier in Moscow : the reconstruction of Terentev’s performance proposed in this paper emphasizes the fact that the late futurist considered the Master’s work to be aesthetic surrender. But beyond the controversy that took place through these performances, this staging summarizes the dilemma that faced the Russian avant-garde on the eve of its annihilation by the authorities : should it remain (or return) to its pre-1917 fundamentals, as Terentev claimed together with other “left-wing” forces in Leningrad (from GINKHUK to OBERIU), or should it try to adapt its aesthetic principles to the power resulting from the revolution, as did the Mayakovsky’s Left Front of the Arts (LEF) and other “futurist communists” in Moscow ?

Un « Février théâtral » pour les dix ans d’Octobre : la réponse « de gauche » de Terent′ev à Mejerxol′d

Le 9 avril 1927, alors que le pays se préparait à célébrer les dix ans de la révolution d’Octobre, le poète zaumnik Igor′ Terent′ev proposait au public médusé du Théâtre de la Maison de la Presse de Leningrad une mise en scène du Revizor de Gogol′ qui fit scandale. Cette provocation était une réponse parodique à la mise en scène, une année avant, de la même pièce par Vsevolod Mejerxol′d à Moscou que Terent′ev considérait comme une capitulation esthétique qu’une reconstitution de son spectacle met bien en évidence. Mais au-delà de cette polémique par spectacles interposés, cette mise en scène résume le dilemme auquel était parvenue l’avant-garde russe à la veille de la mise au pas par le pouvoir : devait-elle rester (ou revenir) à ses fondamentaux d’avant 1917, comme le revendiquait Terent′ev en même temps que d’autres forces « de gauche » à Leningrad (du GINXUK à l’OBÈRIU), ou devait-elle tenter d’adapter ses principes esthétiques au pouvoir issu de la révolution comme le faisait le Front gauche des arts (LEF) de Majakovskij et autres « communistes futuristes » à Moscou ?


JURGENSON Luba

Literary Avant-Gardes in the Face of the Revolution
The events of 1917 put avant-garde art in a dilemma. In the preceding years, the modernist currents claimed absolute autonomy of language. The non-referential text is supposed to regain the active power of magic formulas, lost by civilized men and suffocated by mimetic narratives. This quest for an effective language, an art that acts on reality, begins with symbolists and culminates in futurists’ experiments and verbal creation.
The revolutions of 1905 and 1917 seem to prove the artists right and appear to them as the realization of their fears (for symbolists) or their desire (for futurists). But, by being realized, the artistic act meets its limit. The revolution marks a crisis of performativity, which is transformed into powerlessness or commitment. The article aims to describe this process and proposes a reflection on the aporias of non-referential artistic and literary languages.

Les avant-gardes littéraires à l’épreuve de la Révolution

Les événements de 1917 placent l’art d’avant-garde devant un dilemme. Au cours des années qui précèdent, les courants modernistes revendiquent une absolue autonomie du langage. Le texte non-référentiel est censé retrouver la puissance agissante des formules magiques, perdue par les hommes civilisés et étouffée par les narrations mimétiques. Cette quête d’un langage efficace, d’un art qui agisse sur le réel, commence avec les symbolistes et culmine dans les expérimentations des futuristes et la création verbale.
Les révolutions de 1905 et de 1917 semblent donner raison aux artistes et leur apparaissent comme la réalisation de leurs craintes (pour les symbolistes) ou de leur désir (pour les futuristes). Mais, en se réalisant, l’acte artistique rencontre sa limite. La révolution marque une crise de la performativité, qui se transforme en impuissance ou en engagement. L’article vise à décrire ce processus et propose une réflexion sur les apories des langages artistiques et littéraires non-référentiels.


KOLONITSKII Boris, MATSKEVICH Maria

The Memory of an “unused” Centenary of the Revolution in the Perception of the Russian Population

The authors analyze the relationship between symbolic policy in Russia and public opinion regarding the revolution of 1917. The main participants in the political process have not used the potential of the centenary, which is, among other things, due to the low interest of the Russian citizens in this historic event. The results of large-scale surveys and other sources as well as other factors make it possible to infer the little importance of the centennial. The survey data were confronted with the results of expert interviews conducted by the authors in 2017-2018. In Russian society in general and among the humanist intelligentsia in particular, an “anti-revolution consensus” has been formed. Moreover, for the representatives of different groups carrying various political points of view, the memory of the revolution of 1917 does not arouse a strong emotion. In the representation of an overwhelming majority of citizens, it is the institutes of power that play the main role and in this case the opinion of intellectuals coincides with the opinion of the ordinary citizens.

Les Russes et la mémoire “inutilisée” du centenaire de la Révolution

Les auteurs examinent la question du rapport entre la politique des symboles en Russie et l’opinion publique à propos de la révolution de 1917. Les principaux participants du processus politique ont peu utilisé les ressources du centenaire, ce qui est dû, entre autres, au faible intérêt des citoyens de Russie pour cet événement historique. Les résultats des enquêtes de masse et d’autres sources permettent de conclure au peu d’importance du centenaire. Les données des enquêtes sont confrontées aux matériaux d’interviews d’experts, réalisés par les auteurs en 2017-2018. Dans l’ensemble de la société russe et, en particulier, dans le milieu de l’intelligentsia de sciences humaines s’est constitué un « consensus antirévolutionnaire » ; dans le même temps, la mémoire de la révolution de 1917 n’est pas un sujet « brûlant », émotionnel ; cela est propre aux représentants de différents groupes, de différentes tendances politiques. Pour l’écrasante majorité des citoyens, le rôle principal dans la politique des symboles est joué par les instituts du pouvoir ; dans ce cas, l’opinion des intellectuels coïncide avec l’opinion des « simples » citoyens.


KOUSTOVA Emilia

May 1st 1917 or the Russian Revolution in search for an impossible union

Rivalized by other major ceremonies and partly marginalized by the upcoming “April Crisis”, May 1st, 1917 deserves our full attention as one of the highlights of the history of the Russian Revolution and an important step in the transformation of its rituals. The debates that accompanied the preparations, the conduct of the celebration, the written and visual production generated by it, as well as the reactions of witnesses, make it possible to read the tensions and ruptures behind what was projected as a great popular celebration.

Le 1er mai 1917 ou la révolution russe en quête d’une union impossible

Concurrencée par d’autres grandes cérémonies et marginalisée par la « crise d’avril », le 1er mai 1917 mérite toute notre attention en tant que moment fort de l’histoire de la révolution russe et étape importante dans la transformation de ses rituels. Les débats qui accompagnèrent les préparatifs, le déroulement de la célébration, la production écrite et visuelle qu’elle généra et les réactions de témoins permettent de lire les tensions et les ruptures derrière ce qui était projeté comme une grande fête populaire.


LIARSKII Aleksandr

Assimilating Revolution : How the young generation perceived the events of 1917 ?

How have the revolutionary events of 1917 been perceived and experienced by their contemporaries ? From unpublished sources (a
collection of songs by soldiers, a newspaper held by school’s pupils in 1917) the article proposes an interpretation of political events from the point of view of everyday life. The revolution was felt and lived, depending on the case, as a euphoric moment, the source of family conflicts, a period of scarcity… The revolutionary process has been accompanied, on an individual level, by a double quest : to understand the events and to solve the problems of everyday life. Those who have crossed 1917 without revolutionary baggage nor well-arrested ideological opinions have drawn up their relationship to the new reality here and now, often pragmatically, from readings, from the quest for analogies with other revolutions, but most often by living new emotions and discovering new practices.

L’assimilation de la Révolution : la perception des événements de 1917 par la jeune génération

Comment les événements révolutionnaires de 1917 ont-ils été perçus et vécus par les contemporains ? A partir de sources inédites (recueil de chansons de soldats, journal des élèves d’une école en 1917), l’auteur en propose une interprétation sous l’angle de la vie quotidienne. La révolution a été ressentie et vécue, selon les cas, comme un moment euphorique, la source de conflits familiaux, une période de pénurie, etc. Le processus révolutionnaire s’est accompagné, au niveau individuel, d’une double quête : comprendre les événements et résoudre les problèmes du quotidien. Ceux qui ont traversé 1917 sans bagage révolutionnaire, ni points de vue idéologiques bien arrêtés ont élaboré leur rapport à la nouvelle réalité ici et maintenant, de manière souvent pragmatique, à partir de lectures, de la quête d’analogies avec d’autres révolutions, mais le plus souvent en vivant de nouvelles émotions et en découvrant de nouvelles pratiques.


PLETNEVA Aleksandra

Language Archaism in the Revolutionary Period

The article is devoted to the changes that took place in the Russian literary language of the revolution era. The changes that occurred in the Russian language of that time include the emergence of a significant number of slavicisms, formerly absent from the language. This phenomenon can be explained by the peculiarities of the linguistic situation in the pre-revolutionary Russia. A considerable part of the country’s population were taught to read on Church Slavonic texts, therefore agitation literature used to actively appeal to popular writing and the Church Slavonic language. The article analyzes leaflets and other direct appeals to the people made on behalf of the Union of the Russian People, the People’s Freedom Party, socialist revolutionaries and social democrats. The analysis has shown that propaganda materials of different parties are to varying degrees oriented on Church Slavonic texts and church discourse. It turns out that both representatives of right-wing parties and the Bolsheviks used those means in the most active way.

Les archaïsmes dans la langue de l’époque révolutionnaire

Cette étude présente les changements de la langue littéraire russe durant la Révolution, en particulier l’émergence d’un nombre significatif de slavonismes autrefois absents de la langue. Ce phénomène peut s’expliquer par les particularités de la situation linguistique de la période pré-révolutionnaire : une partie considérable de la population avait l’habitude des textes religieux en slavon. Aussi l’Union du Peuple russe, le Parti de la liberté du peuple, les SR et les KD les utilisèrent-ils dans leurs tracts d’agitation. Il apparait qu’aussi bien les partis de droite que les Bolcheviks recoururent à la langue religieuse et au vocabulaire slavon afin de toucher un très large auditoire.


PODZEMSKAIA Nadia

Vassily Kandinsky and IZO Section (1918-1920) : Notes on the Foundation of the Free State Art Studios

A tradition that goes back to communists-futurists (komfuty) still denotes today Kandinsky as a stranger to the general trend of Russian art. With this a priori that continues, it is difficult to evaluate the commitment of the artist with Narkompros and his rapprochement with Rodčenko in 1919-1920.
In order to do this, the article tries to distinguish between the domain of ideology and what belongs to the aesthetics as such, since it is the confusion between the two, knowingly used by the productivists at the time, that continues to dominate contemporary discourse. We thus discover that, contrary to popular belief, the actors of the first major projects of the Narkompros have not been exclusively the artists of the left avant-garde. For its spirit of freedom, the period of the institution of Svomas (1918-1919) can be seen in direct continuity with the reform of artistic instruction started in 1917 after the February revolution.
The situation rushes in late 1920, when the productivist doctrine invades the INXUK. In 1921 Kandinsky founds RAXN which, still depending on Narkompros, is outside the IZO section, now in the hands of the productivists.

Vasilij Kandinskij et la Section IZO (1918-1920) : notes sur la fondation des Ateliers nationaux d’art libres

Une tradition qui remonte aux communistes-futuristes (komfuty) désigne encore aujourd’hui Kandinskij comme étranger à la tendance générale de l’art russe. Cet a priori qui perdure empêche d’évaluer l’engagement de l’artiste au Narkompros et son rapprochement avec Rodčenko, en 1919-1920. Pour ce faire, l’A. cherche à distinguer ce qui relève du domaine de l’idéologie de ce qui appartient à l’esthétique proprement dite, puisque c’est la confusion entre les deux, sciemment utilisée par les productivistes à l’époque, qui continue à dominer le discours contemporain. Contrairement aux idées reçues, les acteurs des premiers grands chantiers du Narkompros n’ont pas été exclusivement des artistes de l’avant-garde de gauche. Pour son esprit de liberté, la période de l’institution des Svomas (1918-1919) peut être considérée en continuité directe avec la réforme de l’instruction artistique débutée courant 1917, suite à la révolution de Février. La situation se complique fin 1920, quand la doctrine productiviste envahit l’INXUK. En 1921, Kandinskij contribue à la fondation de l’Académie russe des sciences artistiques (RAXN) qui, dépendant toujours du Narkompros, se trouve en dehors de la section IZO, désormais aux mains des productivistes.


PUSHKAREVANatalia, PUSHKAREVA Irina

A Revolution is coming that Echoes the Proletarian. Russia before and after 1917 and the Construction of a new Sexual Culture

Social reform projects often provide for a review of gender relations. Were the changes in the sexual behavior of the Russians in 1917 and later the result of a conscious, persistent and targeted policy of the Bolcheviks ? Or were they the result of a spontaneous development of the public consciousness in a country, “pregnant of the revolution” ? Was there a single “theory of the Soviet sexual revolution”, and if so, who were its ideologues and adherents ?Changes in sexual culture, conceived as a matter of society, appear in the early 1910 years. Comparison of the rhetoric of ideologists of change, reflected in documents and literature before 1917 is the way to reconstruct an important part of cultural and behavioral revolution in the country. A positive consequence of the development of free unions in revolutionary Russia has been the opportunity to speak publicly about sexual and intimate issues. Otherwise, the intrusion of the party and of the government in this private domain allows to study the question from the viewpoint of liberal values, of feminism in particular.

« Une révolution s’approche, qui fait écho à celle du prolétariat ». La Russie avant et après 1917 et la construction d’une nouvelle culture sexuelle

Les projets de réforme sociale prévoient souvent une révision des rapports entre les sexes. Les changements dans les conduites sexuelles des Russes en 1917 et après, furent-ils dus à une politique consciente, volontariste et ciblée des bolcheviks ? Ou bien résultèrent-ils d’un développement spontané de la conscience sociale du pays, « enceint de la révolution » ? Y eut-il une seule « théorie de la révolution sexuelle soviétique » et si c’est le cas, quels furent ses idéologues et ses partisans ?
C’est dès le début des années 1910 que la question sexuelle a été perçue comme un problème de société. La comparaison des discours des idéologues du changement, que reflètent les documents et la littérature avant 1917, est un moyen de reconstruire un pan important de la révolution culturelle et comportementale dans le pays.
Une conséquence positive du développement des unions libres dans la Russie révolutionnaire a été la possibilité de parler publiquement de questions sexuelles et intimes. Par ailleurs, l’intrusion du Parti et de l’État dans ce domaine privé permet d’étudier la question du point de vue des valeurs libérales, du féminisme en particulier.


SCHERRER Jutta

The Proletkul′t. From theoretical origins to revolutionary practice

First, the author proposes to present the conceptualization of the “proletarian culture”, which was to precede the political revolution in the circle of the leftist Bolsheviks of the party schools, in Capri and Bologna (Bogdanov, Lunačarskij, Gor′kij and others). Then, through concrete examples of the organization of the Proletkul’t, the author analyzes how its leaders, and in the first place Bogdanov, tried to cope with the revolution which, according to them, had not achieved its Socialist objectives.

Le Proletkul′t. Des origines théoriques à la pratique révolutionnaire

L’A. propose de montrer d’abord la conceptualisation de la « culture prolétarienne », qui devait précéder la révolution politique dans le cercle des bolcheviks de gauche des écoles du parti, à Capri et Bologne (Bogdanov, Lunačarskij, Gor′kij et autres).
Ensuite, à travers des exemples concrets de l’organisation du Proletkul′t, l’A. analyse comment ses leaders, et en premier lieu Bogdanov, ont tenté de composer avec la révolution qui, selon eux, n’avait pas atteint ses objectifs socialistes.


SINICHKINA Daria

Popular Culture, Revolutionary Culture : Nikolay Klyuev in 1919

In the articles that Nikolay Klyuev publishes in 1919 in Zvezda Vytegry, he develops his own conception of what revolutionary culture should be, offering an interesting insight on the cultural process after 1917. Not only does Klyuev’s take on culture indicate a multitude of opposing voices on the subject, it also allows us to grasp the most important concerns of the intellectual crowd during the Civil war : the people must be educated and a new form of art must be born. But Klyuev’s utopia stems from the idea that “authentic” popular culture has been preserved, all along, deep inside the peasantry that ignores, for the most part, the treasure it holds. Klyuev aims both to educate and artistically inspire, and uses, for these purposes, various techniques that he partly shares with the Bolshevik propaganda in order to make live the ultimate peasant utopia on the stage of the “revolutionary theatre”, one that Klyuev – both as a poet and a revolutionary – is an actor as well as the director of.

La révolution, le peuple, la culture : Nikolaj Kljuev en 1919

Dans ses articles de 1919, Zvezda Vytegry, Nikolaj Kljuev élabore un discours sur la « culture de la révolution », intéressant pour l’étude des premières années postrévolutionnaires. Signe de la coexistence d’une pluralité de discours sur la nouvelle culture, son exemple permet de saisir les enjeux les plus importants de la révolution : éduquer le peuple et créer un art nouveau. Or l’utopie kljuevienne se fonde précisément sur une conception de la culture populaire « authentique » préservée au sein d’un peuple qui ignore, le plus souvent, le trésor qu’il recèle. Poursuivant un double objectif d’éducation et d’éveil artistique, Kljuev investit des procédés en partie utilisés par la propagande bolchevique pour créer une œuvre en prose originale, à replacer dans le contexte du « théâtre révolutionnaire » dont il se fait à la fois l’acteur et le dramaturge à la campagne, là même où doit se réaliser l’utopie paysanne.


TISSIER Michel

An out-of-touch propaganda : the political discourse on “autonomy” in Russian pamphlets of the 1917 revolution

After February 1917 in Russia the ongoing revolution was supported by a mass political literature. This editorial phenomenon was not entirely new, in its aims, its themes, its terms and its amplitude. The 1905 revolution had already shown the way. The authors sought to explain the revolution to the Russian-speaking population, by teaching it new concepts and political aims. A big novelty in the 1917 literature was the idea of “autonomy” as a principle to guide the transformation of the former tsarist empire. Booklets referred to the notion of autonomy to describe two main types of community and their relations with the centre : peasant communities that existed in the rural townships, and the non-Russian peoples coexisting with the Russians in the empire. However how the autonomy was conceived of and promoted by this literature was largely disconnected from the ways the revolution developed on the ground, be it in the Russian countryside or in peripheral provinces.

Une propagande déphasée : les discours révolutionnaires sur « l’autonomie » dans les brochures russes de 1917

En Russie après février 1917, une littérature politique de masse se fit fort de défendre et illustrer la révolution en cours. Ce phénomène éditorial n’était pas inédit dans ses objectifs, ses thèmes, ses formes et son ampleur. La révolution de 1905 l’avait largement anticipé. Les auteurs cherchent à expliquer la révolution à la population, en la formant à des concepts qui sont autant de finalités politiques. Beaucoup plus nouvelle apparaît, en 1917, la place accordée à l’idée d’« autonomie » comme principe pour guider la transformation de l’ancien empire tsariste. L’autonomie est envisagée dans les brochures pour traiter de deux types principaux de communautés et de leurs relations avec le centre : celles des paysans russes à l’échelle des anciens cantons ; les communautés non russes coexistant avec les Russes dans l’empire. Cependant la façon de concevoir et de promouvoir l’autonomie resta largement déconnectée de la révolution en cours, soit dans les campagnes russes, soit parmi les non-Russes.


TOKAREV Dimitri

History, Politics and Death in the Diary of a philosopher (1917-1920) by Alexandre Kojève

The article focuses on the first texts by Alexandre Kojève which date back to 1917 : initially written in Moscow, they were lost and then reconstructed by Kojève in 1920 after his departure from Russia. This “philosophical notebook” reflects Kojève’s interest in the moral philosophy which is explicitly or implicitly linked to the historical reality. Firstly, we analyze the Thoughts on the battle of Arginusae written on 5 January 1917, on the eve of the February Revolution. In this text, which relates, without, however, missing allusions to some events of the Great War, a naval battle between the Athenian and Spartan fleets in 406 BC, Kojève ponders upon the conflict between the ethical universality and the reality. Another text is a reflection on death inspired by the murder of Kojève’s stepfather killed by lumpen peasants. These texts shed light on Kojève’s political thought and announce his speculations on the revolutionary violence and Terror which he developed at his seminar on Hegel at the École pratique des hautes études in Paris, 1933-1939. Thus, we propose a historical reading which sometimes doesn’t hesitate to steer against Kojève’s own vision of these texts.

L’histoire, la politique et la mort dans le Journal d’un philosophe (1917-1920) d’Alexandre Kojève

L’article est consacré aux premiers textes d’Alexandre Kojève qui datent de 1917 : initialement écrits à Moscou, ils furent ensuite égarés, puis reconstitués par Kojève en 1920 après son départ de Russie. Il s’agit d’un « cahier philosophique » qui témoigne de l’intérêt que porte le jeune Kojève à la philosophie morale, explicitement ou implicitement liée à l’actualité historique. En premier lieu, on analyse les Pensées sur la bataille des îles Arginuses écrites à la veille de la révolution de Février, le 5 janvier 1917. Dans ce texte, qui traite d’une bataille entre les flottes athénienne et spartiate en 406 avant J. C. sans manquer toutefois quelques allusions aux événements de la Grande Guerre, Kojève réfléchit sur le conflit entre l’universalité éthique et la réalité. L’autre texte est une réflexion sur la mort, inspirée par l’assassinat du père adoptif de Kojève, tué par des paysans pauvres. L’importance de ces écrits consiste dans le fait qu’ils jettent la lumière sur la pensée politique de Kojève et annoncent donc les spéculations sur la violence révolutionnaire et la Terreur que le philosophe a développées lors de son séminaire sur Hegel à l’EPHE (1933-1939). On propose ainsi une lecture historisante des textes en question, sans hésiter à aller parfois à contre-courant de la vision qu’en avait Kojève lui-même.


WARCHOL Lidwine

The linguist André Mazon and the First World War : from the Eastern Front to Bolshevik Russia (1915-1919)

André Mazon (1881-1967), one of the most prominent French slavists of the first half of the twentieth century, was declared unfit for duty when the war began, then finally enlisted as a volunteer in the Navy in early 1915. Studying his part in the war brings to light the attitude of the French Military Staff towards the pool of linguists – who translated languages still relatively obscure in France in 1914 – and the Eastern Front. Between 1915 and 1917, André Mazon served as a cypher officer and then as a member of the Corps Expeditionnaire d’Orient intelligence bureau before leaving on a mission to Russia in 1918. The sources he left behind him, intimate as well as documentary, permit an understanding of the events that took place on the Eastern Front, still overlooked nowadays and then considered as secondary by those taking part in them – whether it was in Russia or Macedonia, it was agreed that the Western Front had to be defended first, that those fighting in Verdun needed backup first. The devotion shown by the soldiers on the Eastern Front thus came to be rapidly neglected after the war by its main protagonists – including André Mazon – and the French society, failing to recognize the paramount importance of their contribution in the conflict.

La Première Guerre mondiale dans la construction intellectuelle d’André Mazon du front d’Orient à la Russie bolchevique (1915-1919)

André Mazon (1881-1967), l’un des plus grands slavistes français de la première moitié du XXe s, est réformé au moment de la déclaration de la guerre ; il s’engage comme volontaire dans la Marine début 1915. L’étude de son rôle pendant la guerre reflète le rapport que l’état-major français entretient avec le vivier de linguistes, traducteurs de langues méconnues en France en 1914, et le front d’Orient. C’est en tant qu’officier du chiffre puis membre du bureau de renseignement de l’Armée d’Orient qu’André Mazon participe à la guerre entre 1915 et 1917 ; en 1918 il part en mission en Russie. Les sources qu’il cumule, entre sources de l’intime et documentation permettent de comprendre ce front méconnu, perçu et intériorisé par ceux qui y participent comme secondaire : que ce soit en Macédoine ou en Russie, c’est avant tout le front Ouest qu’il faut aider, ceux de Verdun qu’il faut contribuer à soulager. Leur dévouement a donc été très vite occulté à la fin de la guerre, les principaux protagonistes, tel André Mazon, tout comme la société française, n’ayant pas reconnu l’apport essentiel de leur combat.