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La « parole sonore » dans le contexte russe

par Astrid Mazabraud - publié le , mis à jour le


Dijon, 21 octobre 2014

Cette première journée d’études consacrée à la notion de « parole sonore » (zvučaščee slovo) dans le contexte russe, coorganisée par Jasmine Jacq (Univ. de Franche-Comté) et Sergueï Tchougounnikov (Univ. de Bourgogne) visait une redéfinition et une actualisation de ce concept né au début du siècle dernier dans le champ des études sur la « langue poétique » en Russie.

Les théories allemandes d’analyse du son (Schallanalyse) et de Technique de la parole (Sprechkunde, 1910-1930) furent le point de départ de l’exposé de Sergueï Tchougounnikov. Ces théories sont en effet connexes du formalisme russe qu’elles ont fortement inspiré. Une étude comparée des approches du son développées en Russie et en Allemagne au début du siècle permet d’expliciter certaines notions et pratiques issues contexte russe : « déclamation expressive » et pédagogie du théâtre, conception russe de l’expressivité et de la parole scénique, pratiques de la « déclamation collective », ateliers et « fabrique de l’acteur », ou encore les activités de l’« Institut du mot vivant » (Institut živogo slova) à Petrograd à partir de 1918.

Les interventions de Dimitri Zakharine (King’s College, London) et de Kirill Postoupenko (Universidad del Pais Vasco, Bilbao) ont permis une ouverture du concept de parole sonore vers le domaine de la communication et des médias. L’intervention de Dmitri Zakharine en effet, « Speaking for the Soviet Land. Radio Voices to be heard and enjoyed in the sixth part of the world  » se consacrait à une étude comparée de l’utilisation de la voix à la radio puis dans le cinéma sonore en URSS, Allemagne et Royaume uni, dans les années 1920 et 1930. L’analyse d’un large corpus sonore radiophonique et cinématographique a permis de mettre en évidence de manière très convaincante certains aspects sonores privilégiés par les institutions médiatiques en URSS pour la communication de masse : aspects notamment liés au genre (H/F) et aux différentes gammes d’ondes ciblées pour les voix choisies pour la diffusion publique.

L’intervention de Kirill Postoutenko « Listening to Comrade Stalin : Multimodality and Code-Switching in Public Response to the Leaders’ Speeches in the 20th Century », se consacrait à l’analyse comparée de la correspondance privée comme d’articles issus de la presse écrite réagissant aux interventions médiatiques de Staline, Hitler et Roosevelt en 1936 et 1937. Les résultats de ces recherches révélaient le mode de communication phatique prégnant dans les contextes totalitaires (Russie bolchevique et Allemagne nazie), communication centrée sur l’idée de « maintenir un contact » avec le leader plutôt que sur celle d’un échange.

Les interventions de Jasmine Jacq et d’Eugénie Zvonkine (Univ. Paris 8) étaient consacrées à la question de l’utilisation de la voix dans le cinéma russe. Jasmine Jacq « Voix-off, voix-over, ton, scansion : de différentes formes et fonctions particulières de la parole dans le cinéma russe et soviétique » proposa une analyse du phénomène de surverbalisation qui caractérisera les années 1930, 1940 et 1950 dans le cinéma soviétique, phénomène associé à un forte théâtralisation du jeu d’acteurs et à une surexposition de la voix conformée alors à des modes d’élocution prédéfinis. Ce n’est que dans les années 1960, avec l’arrivée de ce qu’on appellera rétrospectivement le « cinéma poétique » (M. Kalatozov, A. Tarkovski), que la voix se singularisera via une diversification des tons, niveaux sonores, et une nouvelle utilisation des procédés de voix-off. Eugénie Zvonkine « Redonner du corps aux voix : narrateurs in, voix over caractérisées, ou de quelques modalités singulières de la parole dans le cinéma soviétique des années 1970 et 1980 », consacra son intervention à la période des années 1970 et 1980 au cours de laquelle la dimension verbale fut souvent liée à un double mouvement consistant à évoquer de façon simultanée le texte écrit et la parole prononcée. Commentaires littéraires ou didascalies prononcés par les acteurs du film, sur-texte et superposition de voix, post-synchronisation marquée, ont été quelques phénomènes expressifs évoqués, à l’appui du cinéma de A. Guerman, K. Mouratova et S. Ovtcharov.

La journée s’est achevée autour une table ronde donnant lieu à des échanges très prolifiques. Elle sera suivie d’une seconde journée prévue au printemps. Les domaines de la linguistique phonétique, du théâtre et de la poésie y seront particulièrement valorisés.

Jasmine Jacq, Univ. de Franche-Comté
Sergueï Tchougounnikov, Univ. de Bourgogne